PREMIERE PARTIE
LA DESINFORMATION
« Si rien n´est plus raffiné que la technique
de la propagande moderne, rien n´est plus grossier que le
contenu de ses assertions, qui révèlent un mépris
absolu et total de la vérité. Et même de la
simple vraisemblance. Mépris qui n´est égalé
que par celui qu´il implique des facultés
mentales de ceux à qui elle s´adresse. »
Alexandre Koyré, 1943.(1)
Sélectionner les informations
est une opération mentale permanente, que toute communication sociale
doit imposer à ses partenaires pour l´intelligibilité
des échanges. La sélection n´est pas une désinformation,
même si chacun garde des informations inconnues de son interlocuteur
ou de son lecteur.
La désinformation est la manipulation délibérée
de l´information pour contrefaire la vérité, qu´il
faut ignorer. Elle est l´instrument d´une falsification intentionnelle
de la perception et de la représentation qu´autrui se fait
de la réalité, dans un dessein qui profite soit à
un individu, soit à une collectivité. C´est une manipulation
des consciences et des images mentales. À cet égard, les
champions des techniques sophistiquées de la désinformation
sont les militaires et les services secrets, les groupes industriels ou
politiques, car elles ont permis aux uns et aux autres de gagner des guerres
sans bataille ce qui, selon Sun-Tsé qui les préconisait
plusieurs siècles avant Jésus Christ, constitue la forme
suprême de l´art de la guerre.(2)
Une guerre commerciale fut remportée par une célèbre
marque de soda, qui laissa entendre dans un pays musulman de la péninsule
arabique que le produit concurrent était fabriqué avec de
la pepsine de porc... Voilà un prototype des techniques dont se
servent, mutatis mutandis, les stratèges des idéologies,
à commencer par les freudiens. Ou le Kominform, pour la même
fin : la domination totalitaire.
Dans la désinformation
le procédé le plus commode, des plus simples, consiste à
soustraire l´information. Les singes cercopithèques sont
déjà capables de cette duperie pour s´assurer un avantage
sur la concurrence et promouvoir leur capital génétique,
par l´appropriation égoïste des ressources alimentaires
et des partenaires de leur procréation. Que dire des primates hominidés ?
La prévarication de l´information exige moins d´effort
que le mensonge. Le mensonge est une arme à double tranchant :
il nécessite de fournir une information fausse pour en dissimuler
une autre, vraie, ce qui comporte un risque que la vérité
soit dévoilée par la distraction, l´inintelligence
de son auteur, ou les qualités contraires de sa victime. La suppression
des données à la source est un moyen libérant le
menteur par omission de l´obligation de contrôle du faux.
Aussi cette soustraction est-elle moins consommatrice de son énergie
et d´une intelligence toujours limitée. Tant que la censure
n´aura pas été découverte, le truqueur n´est
pas en danger : il n´y a rien à démentir car
ni le vrai ni le faux n´est vérifiable. L´important
dans le secret étant qu´on ne sache pas qu´il existe
un secret, il conviendra simplement au préalable de dissimuler
la censure, « cette chienne au front bas qui suit tous les
pouvoirs » que reconnaissait Victor Hugo dans les Chants du
Crépuscule.
La langue russe est aussi belle
que riche pour manipuler les images mentales et les contrefaire s´il
convient de falsifier les communications. Le Russe possède deux
mots pour un seul concept : la vérité. La Pravda est
une petite vérité, immédiate et vulgaire, pragmatique
et solide, quotidienne et publique, définitive et sensorielle.
La Istina, vérité profonde, plus abstraite et réfléchie,
lointaine et inachevée, exigeante, reste à découvrir.
La Pravda est révélée au commun par les sens ;
la Istina, d´ailleurs essentielle à la liturgie orthodoxe,
se mérite par l´intelligence de l´élite ou de
l´aristocrate. La propagande freudienne a usé de la première
pour empêcher la connaissance de la seconde, dans des caviardages
savants dont Sigmund Freud fut lui même l´agent, et ses successeurs
les imitateurs fidèles et scrupuleux. La contrefaçon, la
prévarication et le camouflage, l´invention et l´incrustation,
et puis bien d´autres méthodes plus subtiles de manipulation
de l´information écrite ou orale ont été employées
par les freudiens, dans des proportions qu´il est difficile pour
l´honnête homme d´imaginer, aussi longtemps qu´il
n´a pas consulté la littérature, elle-même réservée
aux spécialistes puisqu´une petite partie seulement a été
traduite...
Une masse considérable
de documents essentiels à la compréhension de la construction
de la psychanalyse a d´abord été l´objet de
la forme la plus primitive de mystification : la soustraction totale
ou partielle des informations. Au premier chef elle a servi à supprimer
les preuves des autres falsifications. Cet embargo n´est rien d´autre
que le premier stade de la création sociale du mythe psychanalytique.
La suppression active de l´histoire ménage alors la place
indispensable à la bonne exécution de la seconde étape,
plus complexe, qui sera la fabrication d´un passé conforme
à l´idée que l´on veut insérer dans le
présent. Le but est la domination idéologique dans une illusion
invulnérable aux objections. 1984 ?
CHAPITRE PREMIER
L´EMBARGO DES ARCHIVES
« Le mensonge, ce rêve pris sur le fait. »
Louis Ferdinand Céline, 1932.(3)
« La réalité demeurera à jamais "inconnaissable". »
Sigmund Freud, 1938.(4)
Les bons exemples du créateur
Une lettre de Freud à
sa fiancée Martha Bernays, datée d´avril 1884, nous
apprend que Sigmund songe à son destin héroïque. Il
n´a que 27 ans. Et bien qu´il soit tenaillé depuis
l´enfance par une énorme aspiration à la valeur, par
la peur de l´anonymat et de la médiocrité, il affirme
à sa promise dans une formidable rhétorique du déni
que « Je ne suis guère ambitieux. Je n´ai pas
besoin d´être reconnu pour savoir que je suis quelqu´un ».
(5) Pourtant, celui qui avait peur qu´on
oubliât son nom puisqu´il n´avait « rien
fait de remarquable jusqu´ici »(6),
annonce un an plus tard à Martha que, n´ayant toujours rien
dans sa courte carrière pour justifier ses présomptions
à la reconnaissance universelle, il pense déjà à
ses biographes. Venant de détruire ses notes, lettres, extraits
scientifiques et manuscrits des 14 années précédentes
soit, à 28 ans, la moitié de sa jeune vie ,
il leur a coupé l´herbe sous les pieds. De sorte que, lui
écrit-il encore, « chacun d´eux pourra garder
son opinion personnelle sur le ‘‘développement du héros´´,
je me réjouis déjà des erreurs qu´ils commettront ».
(7) De fait, les biographes commettront une
énorme quantité de bévues, mais surtout contribueront
en toute connaissance de cause à la désinformation dont
le héros légendaire donna les meilleurs exemples.
En 1897 Freud détruit
ses tirés à part d´une conférence litigieuse
datant de mars 1885 sur la cocaïne, puis la retire de son épreuve
de titre destinée à appuyer sa demande de nomination comme
professeur à la faculté. (8)
Mais l´article en question, nuisible à l´image glorieuse
qu´il cherchait à fabriquer, avait déjà paru
et l´affaire n´a pu être effacée de l´histoire.
La publication posthume de « Entwurf einer Psychologie »(9)
ne comporte que les deux manuscrits envoyés à Wilhelm Fliess
le 8 octobre 1895. Le troisième et dernier carnet, qui contenait
la solution d´énigmes et de controverses historiques, a disparu
depuis plus d´un demi siècle et sans doute Freud l´a-t-il
éliminé aussi. (10) Ses lettres
à Charcot n´ont pas survécu non plus. Mais une courte
correspondance de Charcot à Freud, entre 1888 et 1892, a été
retrouvée parmi les documents de ce dernier. On y trouvera, entre
autres choses, le démenti d´une affirmation du Viennois selon
laquelle il avait des raisons de suspecter que Charcot, ulcéré
par son sans-gêne, avait mal reçu ses nombreux commentaires
personnels et notes critiques de bas de page, qu´il ajouta dans
sa traduction des Leçons du neurologue de la Salpêtrière
sans lui avoir demandé son avis. En réalité ce courrier
de Charcot, non publié parce qu´il ne fallait pas contredire
les propos mensongers de Freud, est enthousiaste et le félicite
très chaleureusement de ses initiatives.(11)
En 1907 et mars 1908 disparurent
encore dans les flammes une grosse quantité de papiers, dont le
courrier de Wilhelm Fliess que Freud prétendra plus tard avoir
perdu ou ingénieusement dissimulé au point de ne plus le
retrouver malgré ses recherches. En 1915, ayant très peu
de malades, il eut le loisir de rédiger 12 articles très
denses, sans compter les premières conférences d´Introduction
à la Psychanalyse qui paraîtront l´année suivante.
(12) Parmi les 12 articles, 6 seront brûlés
en 1917, qui devaient faire partie de la « métapsychologie »,
et un septième (13) ne sera édité
que 70 ans plus tard, après avoir été retrouvé
à Londres en 1983 dans une vieille valise parmi les dossiers que
Sandor Ferenczi avait légués à Michael Balint. Enfin,
peu de temps avant son départ de Vienne en 1938, il supprima encore
de nombreux documents.
Ainsi, au moins sept fois
en 1885 (le 28 avril, puis le 31 août en quittant l´hôpital
général de Vienne), 1897, 1907, 1908, 1917, 1938, puis à
différents moments Freud a éliminé ses notes,
courriers, manuscrits, et ses journaux cliniques, ce qu´on peut
trouver légitime puisqu´il s´agissait de ses documents.
Mais ce qui est intéressant dans cette entreprise de destruction
systématique tient à la nature des informations écartées
et des traces qu´il a cherché à effacer sans toujours
y parvenir.
Les inquiétantes étrangetés des Archives Freud
Un volume considérable
de documents historiques, de la jeunesse du héros à sa mort,
est entreposé dans plus d´une vingtaine d´endroits
au monde, principalement dans des bibliothèques universitaires
à Jérusalem, New York, Washington, Stanford, Yale, Columbia,
Londres, Manchester, Colchester, Vienne, Zurich, Bâle, Genève,
Munich, Tübingen, ou ailleurs. Une partie appartient encore au Freud
Museum de Londres. Mais la plus imposante se trouve à la section
des manuscrits de la Bibliothèque du Congrès (The Library
of Congress) des Etats-Unis à Washington, constituant la Freud
Collection, souche-mère de plus de quatre-vingt mille documents,
dont environ quarante cinq mille manuscrits, et de vingt à trente
cinq mille lettres, sans compter l´iconographie ni les reliques.
(14)
Que ce qui est publié
de Freud subisse un contrôle pour le reversement des droits d´auteur
à ses légataires (ses petits enfants) ne doit gêner
personne puisque ce n´est que l´application des dispositions
testamentaires. Avec cette particularité que les Freud Copyrights
(à Wivenhoe, près de Colchester en Angleterre) s´occupant
de cette gestion peuvent aussi exiger, avant d´accorder à
un auteur les droits d´édition d´une iconographie,
un contrôle du contenu du texte sur Freud devant l´accompagner.
Cette pratique singulière contraint les éditeurs à
prendre des précautions en citant Freud.
Paul Roazen, qui note (15) cette étrangeté
parmi d´autres, rappelle que Freud avait pourtant coutume d´offrir
à ses patients et à des visiteurs des images de sa personne
sans que ceux-ci le lui demandassent. Bizarrement, l´édition
originale du même livre de Roazen (1993) contient une riche, et
rare, documentation photographique qui a disparu de la traduction française
(16) laquelle ne le signale pas, alors qu´il
est question de son importance historique dans le texte, et particulièrement
du destin curieux d´un portrait de Freud. Il faut encore un il
exercé par l´habitude du soupçon justifié,
pour se rendre compte que Roazen avait déjà eu droit à
des traductions tronquées de ses livres. Ainsi le « Comment
Freud analysait » (17) ne représente
que 54 des 600 pages du « Freud and his followers »
du même auteur (1975), et sans son iconographie. Les trois volumes
de l´imposante biographie de Freud par Ernest Jones ont aussi perdu
en France leurs photographies, ce qui n´est pas non plus signalé
par l´éditeur. L´iconographie originale de « la
vie de Freud », romancée par Irving Stone en 1971, et
celle du superbe livre de l´historien Frank Sulloway (1979), ont
également disparu de leurs traductions françaises, la même
année, en 1998. (18)
Mais les dispositions
prises par les cerbères de l´organisation psychanalytique
pour interdire l´accès à la documentation sont beaucoup
plus étonnantes. De très nombreuses pièces essentielles
ont été rendues inaccessibles au regard des curieux, des
historiens et des érudits, parfois jusqu´au XXIIème
siècle ! Les historiens le regrettent, puisque condamnés
par les freudiens à l´ignorance, ils seront tous morts avant
d´avoir pu contempler leurs sources. Sans compter qu´on peut
vraiment se demander quel sera l´intérêt de la psychanalyse
lorsque, par exemple, une lettre de Sigmund Freud à Josef Breuer
sera libérée de cette interdiction en 2102, soit 177 ans
après le décès de son destinataire à qui elle
appartenait. Quels secrets peut bien contenir le lot de documents d´abord
réputé pendant des années inaccessible jusqu´en
2102, puis soudain déclassé et expressément interdit
jusqu´en
2113 ? ! (19)
Notes
- Koyré, Réflexions sur le mensonge: 13-14.
- Sun-Tsé: l´art de la Guerre (in G. Chaliand, 1990:
281-303). Cf. Roland Jacquard, 1986 et Vladimir Volkoff, 1999.
- Céline: 1932, Voyage au bout de la nuit.
- Abrégé de Psychanalyse: 73.
- cité par Schur, 1972: 51.
- ibid.
- Lettre du 28/04-1885, in Schur, 1972: 53-55 (& in Correspondance
1873-1939).
- La conférence évacuée: Freud 1885, Über
die Allgemeinwirkung des Cocains. L´épreuve de titre: Freud
1897, Inhaltsangaben der Wissenschaftlichen Arbeiten.... Sur
cette désinformation voir ici le chapitre: La Potion Magique.
- in S. Freud, 1895: La naissance de la psychanalyse. P.U.F.
1969: 307-396.
- Selon Frank Sulloway, 1979: 114; & Lettre de Freud à Fliess
du 8/10-1895.
- Cf. note de Masson, in Complete Letters Freud-Fliess: 19-20
n. & pour la correspondance avec Charcot: Gelfand, 1988. Les propos
mensongers de Freud se trouvent dans 1901, Zur Psychopathologie des
Alltagslebens (Psychopathologie de la vie quotidienne: 171-172 fin du
chap. 7).
- Cf. Jones, vol 2: 197-199
- 1915, Übersicht der Übertragungsneurose.
- Cf. Jeffrey Masson, 1984 (The Assault on Truth): xxii; Freud, sa
correspondance et ses correspondants, in Revue Internationale d´Histoire
de la Psychanalyse, 1989 nº2. Cf. Library of Congress, 101 Independence
Avenue. S.E. Washington D.C. 20 540, USA (site Internet: www.loc.gov).
- Roazen 1993, Meeting Freud´s Family: 103.
- Roazen, ibid. 1993, Mes rencontres avec la famille de Freud,
Éditions du Seuil 1996.
- Trad. fr. Navarin 1989. Une autre partie de Freud and his followers
(Paul Roazen, 1975) fut éditée sous le titre La saga
freudienne en 1986 aux Presses Universitaires de France.
- Irving Stone 1971 (trad. fr. La Vie de Freud Pygmalion/Gérard
Watelet 1998.) & Sulloway 1979 (trad. fr. Freud, Biologiste de
l´Esprit, 2ème édition Fayard 1998).
- Crews, 1995: 132.
|