Corrections à l'article de Patrick Jean-Baptiste et Hervé Ratel - Sciences et Avenir - Décembre 1998

Philippe Gouillou - 23 Novembre 1998 - http://www.douance.org/complements/jacquard.html
Cette page est la copie intégrale de la lettre envoyée, par mail et par courrier, le 23 Novembre 1998 à SCIENCES ET AVENIR, en réponse à l'article "Redéfinir l'intelligence".

Objet : Corrections à l'article de Patrick Jean-Baptiste et Hervé Ratel - S&A Décembre 1998

Beausoleil, le lundi 23 novembre 1998

Messieurs,

Votre article "Redéfinir l'intelligence", paru dans votre numéro de Décembre comporte de nombreuses erreurs, qui suffisent à remettre en cause l'intérêt et la validité de l'ensemble du dossier.

L'article présente en effet le QI comme "faux", "dépassé", et en complète opposition avec la théorie d'Howard Gardner, sensée remettre en cause la vision de l'intelligence. Ces opinions, si on les retrouve hélas fréquemment dans de nombreux magazines "grand public", sont en opposition avec l'état actuel des recherches.

L'étude de l'historique du QI permet en effet de s'apercevoir que:

  1. La théorie de Howard Gardner s'inscrit dans la lignée de celles conduites depuis les années 20 et n'est en rien révolutionnaire (ce qui ne lui enlève pas son intérêt): malgré la présentation qui en est généralement faite elle ne s'oppose pas aux autres théories.
  2. Le QI, s'il ne "mesure" probablement pas l'Intelligence (un débat fructueux est en cours), présente un intérêt unique en tant que test psychologique, raison pour laquelle il est toujours d'actualité.

Les lignes ci-après synthétisent les corrections les plus importantes, et permettront j'espère une vision plus juste des théories et des débats en cours.

QI VS INTELLIGENCES MULTIPLES:

La première version du test de Binet-Simon date de 1905 et donnait un résultat en âge mental. Le QI en tant que quotient a été inventé par un psychologue Allemand (Stern) en 1912, et ce n'est qu'en 1925 que David Wechsler, psychologue New-Yorkais, a mis au point une nouvelle approche du traitement des tests (le classement par rang) qui a permis de tester les adultes. Depuis, les deux approches (QI par rang et QI par âge mental) coexistent, et on trouve de nombreux tests, basés sur des théories diverses, pour chacune des deux.

Depuis les années 20 le traitement statistique appliqué aux études sur l'intelligence est principalement l'analyse factorielle qui décrit un ensemble de données par un ou plusieurs facteurs. Par cette méthode, certains psychologues ont favorisé un facteur principal, général, appelé traditionnellement "facteur G", tandis que d'autres ont aux contraires mis en avant plusieurs facteurs. Howard GARDNER se situe dans cette dernière lignée et sa théorie, reconnue comme solide et très intéressante, n'est révolutionnaire que par le battage médiatique qui la soutient. En d'autres termes: Howard GARDNER n'a pas "contourné la difficulté en postulant", il a poursuivi des recherches comme le font beaucoup de chercheurs à travers le monde, et construit une théorie à partir des résultats statistiques qu'il a obtenus.

Il est important de savoir qu'il n'y a pas d'opposition entre les théories de l'intelligence multiple et celles privilégiant un facteur G: il y a exactement la même corrélation entre des tests provenant de ces deux types de théories qu'entre deux tests provenant d'un seul de ces types.

CE QUE MESURE LE QI

Comme quasiment toute théorie scientifique, et surtout en sciences humaines, celle du QI a connu des dérapages au niveau de son application; concernant l'affaire "Bell Curve", le magazine "La Recherche" avait publié en janvier 1997 une analyse extrêmement pertinente, à laquelle chacun gagnera à se référer.
Ces dérapages présentent un point commun, qui est la confusion QI/Intelligence: en posant l'égalité entre les deux, on peut en effet faire dire n'importe quoi aux chiffres, et arriver à des conclusions erronées.
Les dérapages dans l'autre sens sont encore plus fréquents: dus à la même confusion, ils finissent par nier tout intérêt au QI, en l'affirmant "faux", "dépassé", etc. Votre article se situe de ce côté.

Pourtant le QI présente encore un intérêt certain.
On remarque tout d'abord que le QI n'est pas corrélé avec d'autres tests de personnalité. Cela peut signifier soit qu'il ne mesure rien, et est inutile, soit au contraire qu'il est le seul à apporter certaines informations.
On constate également que les personnes disposant d'un QI hors normes (les 5% de chaque coté de la courbe) présentent des caractéristiques communes, celles-ci s'opposant d'ailleurs entre les hauts QI et les bas QI (les déficients sont le plus en retard là où les surdoués (c'est le terme usuel) sont le plus en avance). Et il est prouvé que n'en pas tenir compte peut être fortement dommageable psychologiquement.

Le QI mesure donc quelque chose, et est unique dans cette mesure. En d'autres termes, le rejeter, pour des raisons d'opinion ou par manque d'informations, va à l'encontre du bien être d'une personne sur 10, soit presque 6 millions de personnes en France...

L'INTELLIGENCE?

Le QI mesure peut-être l'intelligence, je ne sais pas, et ne vois d'ailleurs pas comment cela serait démontrable.
Au vu des risques de confusion décrits ci-dessus, je préfère présenter le QI comme un test psychologique indépendant de l'Intelligence, qui est le seul à décrire quelques caractéristiques essentielles de la personnalité. Cette approche évite les mythes usuels, et permet de profiter au mieux d'un outil pas encore remplaçable.

Meilleures salutations,

Philippe Gouillou
Coauteur (avec JC TERRASSIER) du "Guide Pratique de l'Enfant Surdoué" (ESF - 1998)
Webmaster du site www.douance.org

PS: Petit point de vocabulaire:

Coopter signifiait "Recevoir quelqu'un dans un corps en le dispensant des conditions d'admissions" (Le Petit Littré), sens qui a évolué vers "admettre par cooptation", ce dernier étant "Nomination de quelqu'un de nouveau, dans une assemblée, par les membres qui en font déjà partie" (Le Petit Robert, qui indique également le premier sens).
Ce terme s'oppose complètement à la politique de Mensa, dont l'unique critère d'entrée est la réussite à des tests.

Quelques sources:

MAGAZINES:

  • La Recherche N° 294 - Janv. 1997 - Ned Block: "Race, gènes et QI: Un débat empoisonné"
  • La Recherche N°309 - Mai 1998 - Ulric Neisser "Sommes-nous plus intelligents que nos grands-parents?"

LIVRES:

  • "Les tests d'intelligence" - Michel Huteau et Jacques Lautrey - 1997 - Coll. "Repères", La Découverte
  • "L'intelligence " - Pierre Oléron - Que Sais-Je n°210 PUF

INTERNET:

  • FAQ le QI - www.douance.org/qi.htm - Philippe Gouillou
  • Liste de liens - www.douance.org/eipsourc.htm